• Sécurité incendie : quand la simplification fragilise la prévention

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    L’incendie dramatique survenu récemment à Crans-Montana rappelle une vérité simple et dérangeante : en matière de sécurité incendie, la prévention ne fonctionne que si elle est incarnée, contrôlée et, au fond, redoutée. À défaut, elle se dissout dans les arbitrages économiques du quotidien et finit reléguée au dernier rang des priorités.

    Depuis novembre 2025, la France a franchi un cap. Les bars et restaurants de petite taille, et de façon générale tous les établissements recevant du public (ERP) de 5ᵉ catégorie sans hébergement, ne sont plus soumis ni à autorisation d’ouverture ni à autorisation de travaux au titre de la sécurité incendie. L’objectif affiché est clair : rationaliser l’action publique, concentrer les moyens des services départementaux d’incendie et de secours (SDIS) et des communes sur les établissements les plus à risque, et alléger la charge administrative pesant sur les petits exploitants. Pour les bars et les restaurants, il s’agit pourtant d’établissements pouvant accueillir jusqu’à 200 personnes, personnel compris, dont jusqu’à 100 en sous-sol. Ce n’est pas anecdotique.

    Sur le papier, la logique est compréhensible. Sur le terrain, elle est préoccupante.

     Les chiffres d’activité des SDIS parlent d’eux-mêmes. En 2024, le taux de visites de sécurité pour les ERP de catégories 1 à 4, ou pour les ERP de 5ième catégorie disposant de locaux à sommeil, avoisine 80 %. Pour les autres ERP de 5ième catégorie, notamment les bars et restaurants, ce taux chute à 0,4 %. Autrement dit, les contrôles existent juridiquement, mais ils sont, dans les faits, extrêmement rares. À juste titre, car les risques les plus importants sont ailleurs. Mais c’est précisément en cela que la réforme pose problème.

    En supprimant l’autorisation de travaux, elle fait disparaître l’un des rares moments où la sécurité incendie redevenait concrète pour l’exploitant. Cette procédure jouait un rôle essentiel de « corde de rappel » : elle obligeait à se poser la question de la conformité, à produire des éléments, à intégrer la sécurité dans le projet. Lorsque les contrôles sont rares, ce type de point de passage compte plus que jamais.

    Cette évolution est d’autant plus préoccupante que les usages ont profondément changé. La désaffection progressive des discothèques, établissements historiquement très encadrés et fortement contrôlés, a déplacé une partie de la vie nocturne vers les bars et restaurants. Ces lieux accueillent désormais tardivement, parfois massivement, un public debout et alcoolisé, dans des configurations qui se rapprochent de fait de celles des établissements de nuit, sans en avoir ni le statut réglementaire ni le niveau d’exigence en matière de contrôle. À risque accru, contrôle diminué : le déséquilibre est manifeste.

    L’expérience de terrain est sans ambiguïté. Sans la perspective d’un contrôle effectif des autorités, la sécurité incendie tend à devenir invisible. Les dégagements se réduisent, les installations vieillissent, les travaux s’écartent progressivement des prescriptions, et les règles, toujours coûteuses, deviennent facultatives. Jusqu’au jour où l’accident grave devient possible. Et croire que les contraintes imposées par les assurances multirisques pourraient jouer un rôle de substitution est une illusion : leurs exigences sont variables, souvent déclaratives, et ne s’inscrivent pas dans une logique de conformité.

    Le problème n’est pas la rationalisation en soi. Elle est nécessaire dans un contexte budgétaire contraint. Le problème est qu’elle intervient là où le contrôle était déjà presque absent. En supprimant les derniers points de rappel, on transforme une fragilité en angle mort.

    Faut-il pour autant imaginer un retour à des contrôles fréquents par les SDIS ? Non. Ce serait une mauvaise utilisation de leurs moyens, et contraire à l’objectif recherché de rationalisation de l’action publique. Mais faut-il se satisfaire d’un dispositif où la conformité repose quasi exclusivement sur la bonne volonté des exploitants ?

    Certainement pas, car une voie intermédiaire existe, pragmatique et réaliste.

    Cette voie, la voici : s’appuyer sur des acteurs privés comme relais de l’action des pompiers préventionnistes, afin de recréer un point régulier de contrôle du risque, sans décharger les services publics de leurs prérogatives ni les surcharger.

     Il serait ainsi possible d’instaurer une obligation de d’audit périodique indépendant pour tous les établissements de 5ième catégorie sans locaux à sommeil. Tous les deux ou trois ans, chaque exploitant ferait réaliser par un professionnel indépendant un diagnostic complet de conformité en matière de sécurité incendie, incluant une visite sur site. Ce diagnostic porterait sur la cohérence et le suivi du dispositif de sécurité, sans se substituer aux vérifications techniques réglementaires. En cas de manquements sérieux ou de danger immédiat, l’auteur en informerait les services d’incendie, qui disposeraient ainsi de signalements qualifiés leur permettant de concentrer leurs interventions sur les situations réellement problématiques. Son coût, à la charge de l’exploitant, resterait très modeste, s’agissant d’établissements de 5ᵉ catégorie.

     Un tel dispositif présente trois avantages majeurs.

    • Il responsabilise exploitants et propriétaires en restaurant un mécanisme dissuasif crédible
    • Il ménage les moyens des SDIS en transformant un contrôle rare et diffus en ciblage intelligent
    • Il le fait sans créer une usine à gaz administrative.

    La prévention incendie repose sur un équilibre subtil entre confiance et contrainte. Lorsque les contrôles sont rares, les mécanismes de rappel deviennent essentiels. En les supprimant sans alternative crédible, on rompt cet équilibre. L’incendie de Crans-Montana nous rappelle tragiquement que les règles non contrôlées finissent toujours par être oubliées.

    Guilhem Tosi, Président d’Exitis – Ingénierie et prévention du risque incendie

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